Personnes

Lucio Costa

Autres Noms: Lucio Marçal Ferreira Ribeiro de Lima e Costa | Lúcio Costa
  • Analyse
  • Biographie

    Lucio Marçal Ferreira Ribeiro de Lima e Costa (Toulon, France 1902 - Rio de Janeiro, Etat du Rio de Janeiro 1998). Architecte, urbaniste, chercheur et théoricien de l'architecture, conservateur du patrimoine. En 1924, il obtient son diplôme à la Escola Nacional de Belas Artes - Enba [Ecole Nationale des Beaux Arts], à Rio de Janeiro. De 1922 à 1929, il s'associe à Fernando Valentim pour créer son bureau d'architecture où il réalise de nombreux projets et travaux de prédominance néocoloniale, contenu nationaliste et, parfois, préceptes éclectiques internationaux.

    En 1929, il épouse Julieta Modesto Guimarães, Leleta, et, au milieu d'une crise professionnelle, s'installe à Correias, dans les environs de Petrópolis, Etat de Rio de Janeiro. Il y découvre la Casa Modernista [Maison Moderniste], de Gregori Warchavchik (1896 - 1972), publiée dans la revue Paratodos, qui renforce son insatisfaction avec l'architecture académique. En 1930, il retourne à Rio de Janeiro pour travailler comme assistant de travaux du Itamaraty. Après la Révolution de 1930, Rodrigo Melo Franco de Andrade (1898 - 1969) le nomme directeur de la Enba.

    C'est à ce poste qu'il affirme sa "conversion" au mouvement moderne et réalise une modification importante des méthodes d'enseignement de cette école. Il licencie plusieurs anciens professeurs et en engage d'autres d'orientation moderniste, tels que o Warchavchik, Alexander Buddeus et Leo Putz (1869 - 1940). Il organise le Salão Revolucionário [Salon Révolutionnaire] de 1931, auquel participent Guignard (1896 - 1962), Candido Portinari (1903 - 1962), Di Cavalcanti (1897 - 1976), Anita Malfatti (1889 - 1964) et Tarsila do Amaral (1886 - 1973). Ce Salon joue un rôle fondamental dans la diffusion et la légitimation du mouvement initié à São Paulo par la Semana de 1922 [Semaine de 1922]. En septembre 1931, victime de la forte réaction conservatrice de certains enseignants de l'école, il est exonéré de son poste de directeur.

    De 1931 à 1933,  il s'associe à Warchavchik pour réaliser d'importants projets comme l'Ensemble Résidentiel de la Gamboa et la Résidence Alfredo Schwartz, de 1932. S'en suit, jusqu'en 1936, une période d'études de la production des maîtres de l'architecture moderne parallèle à une phase dépourvue de commandes professionnelles qu'il nomme "les années de chômage". Il écrit également un texte-manifeste intitulé Raisons de la nouvelle Architecture, 1934/1936, où il plaide l'inévitable historique du modernisme.

    En 1935-1936, le ministre Gustavo Capanema (1900 - 1985) lui propose de concevoir le nouveau siège du Ministério da Educação e Saúde - MES [Ministère de l'Education et de la Santé], travail qu'il préfère effectuer en association avec un groupe de jeunes architectes: Affonso Eduardo Reidy (1909 - 1964), Carlos Leão (1906 - 1983), Jorge Moreira (1904 - 1992), Ernani Vasconcellos (1909 - 1988) et Oscar Niemeyer (1907), sous la coordination de Le Corbusier (1887 - 1965). Cet édifice, tout comme le Pavillon du Brésil de la Foire Mondiale de New York, 1939 (projeté avec Niemeyer), et le Conjunto da Pampulha [Ensemble de la Pampulha], est considéré comme le point de départ de l'architecture moderne brésilienne. Il est le premier gratte-ciel du monde à réaliser intégralement les "cinq points de l'architecture moderne" idéalisés par Le Corbusier.1

    En 1937, il est nommé directeur de la Division d'Etudes et Classement - DET, du Service du Patrimoine Historique et Artistique National  - Sphan, créé cette même année. On lui doit la définition des critères et des normes de classification, l'analyse et le classement du patrimoine architectural brésilien et la définition de critères pour les interventions en centres historiques. Il faut y ajouter son projet pour la Musée des Missions, dans le site archéologique de São Miguel, Etat de Rio Grande do Sul. Le texte Documentation Nécessaire, 1937, est une réflexion sur le patrimoine national et procure une maturité à son projet intellectuel d'articulation conceptuelle du répertoire luso-brésilien avec l'architecture moderne internationale.

    Cette interprétation historiographique est affirmée par des textes écrits lors des décennies suivantes: Considérations sur l'Art Contemporain, années 1940, et Beaucoup de Constructions, une certaine Architecture et un Miracle, 1951. Durant ces années-là, tout en réalisant d'importants projets, il s'éloigne progressivement de son activité d'architecte pour se concentrer sur des travaux de recherches au Sphan. Cet organisme deviendra l'Institut du Patrimoine Historique et Artistique National - Iphan, et Lucio Costa y travaillera jusqu'en 1972, année de sa retraite.

    La victoire remportée lors du concours pour le projet pilote de Brasília, en 1957, marque la réapparition de Costa sur la scène nationale. Une série de projets urbanistes s'en suivront. En 1987, Brasília est classé Patrimoine Mondial, Culturel et Naturel de l'Humanité par l'organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture - Unesco. En 1995, à l'âge de 93 ans, Lucio Costa publie Lucio Costa: Registre d'un Vécu,2 livre autobiographique de projets, essais critiques, correspondance personnelle et textes mémorialistes. Ouvrage de référence pour l'étude de l'architecture brésilienne.

    Commentaire Critique

    Auteur d'une oeuvre construite expressive, bien que de faible quantité, et de textes fondateurs de l'historiographie architecturale brésilienne, Lucio Costa est un personnage-clé dans le cadre de l'implantation et de la consolidation de l'architecture moderne au Brésil. Sa carrière d'architecte commence dans les années 1920, lorsque, sous la tutelle de José Mariano Filho (1881 - 1946), leader du mouvement néocolonial à Rio de Janeiro, il se distingue parmi ses collègues. Ses projets pour les résidences Rodolfo Chamberland, 1921, et Raul Pedrosa, 1924, réalisés sous l'orientation académique selon les "styles historiques" (éclectisme et néocolonial) datent de cette époque. La rupture avec la tradition beaux-arts, qu'il avait apprise lors de ses études à la Escola Nacional de Belas Artes - Enba [Ecole Nationale des Beaux Arts], au profit de l'architecture moderne s'est brusquement produite en 1930 lorsqu'il a assumé le poste de directeur de cette école et en a rénové le cursus ainsi que le corps enseignant.  Parmi les étudiants qui ont bénéficié de cette transformation se trouvent Luiz Nunes (1909 - 1937), Jorge Moreira (1904 - 1992), Vital Brazil (1909 - 1997), Milton Roberto (1914 - 1953) et Oscar Niemeyer (1907).

    Sa "conversion" au moderne le rapproche de professionnels comme l'architecte italo-russe Gregori Warchavchik (1896 - 1972), qui, en 1927, introduit la "nouvelle architecture" à São Paulo, ainsi que des peintres et sculpteurs modernistes à l'occasion du  Salon de 31. Les années suivantes, il se consacre à l'étude de l'oeuvre de Le Corbusier (1887 - 1965), Walter Gropius (1883 - 1969) et Ludwig Mies van der Rohe (1886 - 1969). Peu à peu, il parvient à récupérer son prestige professionnel de l'époque académique. Dès lors, son parcours est caractérisé par une générosité notable et son esprit de groupe. Il n'est pas orienté par une ambition personnelle mais par un projet  de "formation nationale"3 et entraîne dans son sillon toute une génération pionnière. Le pas décisif de ce processus est la constitution d'un groupe d'architectes pour projeter le bâtiment du Ministério da Educação e Saúde - MES [Ministère de l'Education et de la Santé] à Rio de Janeiro, sous les conseils de Le Corbusier. Ainsi, tous peuvent apprendre les leçons modernes de base, directement des "sources originelles du mouvement mondial de rénovation", et non "par intermédiaires",4 comme à São Paulo.

    Il déclare que "contrairement à ce qui s'est produit dans la plupart des pays, au Brésil ce sont justement les rares qui ont lutté pour l'ouverture sur le monde moderne qui ont plongé le pays dans la recherche de ses racines, de sa tradition".5 A l'exemple d'autres artistes ou intellectuels du modernisme artistique brésilien, comme Mário de Andrade (1893 - 1945) et Gilberto Freyre (1900 - 1987), Lucio Costa a consacré son effort et son attention à l'étude du patrimoine historique et artistique national. Il a joué un rôle décisif lors de la création du Service du Patrimoine Historique et Artistique National - Sphan, de sa fondation en 1937 à l'année où il l'a quitté pour prendre sa retraite, en 1972. Son opinion pour intervenir sur des sites historiques est décisive, comme la construction du Grand Hotel de Ouro Preto, en 1940. Selon Costa, on ne doit pas chercher à imiter les constructions anciennes mais réaliser une oeuvre qui distingue le temporel de l'intervention présente, comme une action respectueuse de la contemporanéité par rapport au passé.

    Lucio Costa construit une théorie interprétative qui, d'une certaine manière, naturalise l'architecture moderne internationale au Brésil. Il distingue une identité fondamentale entre le dépouillement de ses formes (l'"esthétique de la machine") et le caractère collectif et anonyme de l'architecture civile de l'époque coloniale qu'il affirme être la tradition brésilienne la plus légitime. Cette convergence entre modernité et patrimoine, au Brésil, marque aussi bien l'interprétation théorique suivie presque unanimement par ceux qui écrivent l'histoire de l'architecture brésilienne,6 que son oeuvre construite qui, mélangeant innovations technico-formelles (pilotis, brise-soleil, béton armé, panneaux de verre) avec des éléments de la tradition artisanale (treilles, cobogós (briques perforées), murs en pierres), veut trouver un terme possible de conciliation entre l'impersonnalité de la société de masses à venir et l'affectivité du monde domestique, héritée de l'époque coloniale. Des exemples particulièrement heureux de cette articulation sont ses projets pour le Musée des Missions, 1937, à São Miguel, Etat de Rio Grande do Sul, les édifices du parc Guinle, 1943-1948, à Rio de Janeiro, et le Park Hotel São Clemente, 1944, à Nova Friburgo, Etat de Rio de Janeiro.

    Au fil des ans, Costa consacre davantage de temps à son travail au Service du Patrimoine. Il ferme son bureau d'architecture et réalise peu de projets d'envergure, sauf l'édifice de la banque Banco Aliança et le siège social du Jockey Club do Brésil, tous deux  de 1956, à Rio de Janeiro. Au début des années 1950, il étudie le parcours de formation de l'architecture moderne brésilienne et attribue les mérites à Oscar Niemeyer pour son originalité et son fulminant succès international: "il est la clé de l'énigme", déclare-t-il.7 Il compare Niemeyer à Aleijadinho (1730 - 1814) et reconstruit son interprétation de l'architecture coloniale luso-brésilienne en détachant l'emphase de la valorisation de l'édification civile "désactivée et pauvre", pour l'exubérante liberté formelle des églises baroques, "notre style de baptême".

    En 1957, trois ans après le décès de son épouse dans un accident de voiture, Costa ressurgit publiquement en remportant le concours pour le plan pilote de Brasília, la nouvelle capitale du Brésil inaugurée en 1960. Conçue sur la base de deux axes qui se croisent en angle droit - l'axe routier-résidentiel et l'axe monumental -, semblant graver sur le sol le signe de croix catholique, il caractérise le projet en ces termes: "il s'agit d'un acte délibéré de possession, d'un geste exprimant encore la bravoure, selon les modèles de la tradition coloniale".8 Le dessin de la ville est orienté par la définition de différentes échelles d'utilisation de l'espace: l'échelle résidentielle pour les grands pâtés de maisons ; la monumentale, sur l'axe des édifices publics ; la plus petite, pour le secteur culturel et de loisirs, situé sur un anneau qui entoure la rencontre des deux axes ; et la bucolique, au bord du lac, pour les promenades et les rencontres de la population urbaine. Solution urbaniste que le critique Mário Pedrosa (1900 - 1981) défend avec véhémence et considère comme "l'oeuf de Colombes".9

    Désormais, même après cette exposition excessive, Costa demeurera réservé et éloigné de la scène principale de l'architecture brésilienne. Pendant les années 1970, 1980 et 1990, il reçoit des commandes de projets urbains, comme l'urbanisation du quartier Barra da Tijuca, 1969, à Rio de Janeiro, le plan de la nouvelle capital du Nigéria, 1976, et l'étude pour Casablanca, au Maroc, 1980. En même temps, il restreint ses projets architecturaux à une dimension exclusivement domestique pour ses filles et ses proches amis. Du point de vue critique, il reste fidèle à ses idéaux des années 1930, considérant le post-modernisme comme une équivoque pressée.


    Notes

    1 Le pilotis, le rez-de-chaussée libre, le toit-jardin, la façade libre et les fenêtres horizontales.

    2 COSTA, Lucio. Lucio Costa: registro de uma vivência. São Paulo: Empresa da Artes, 1995.

    3 Otília Arantes étend le concept de "formation", formulé par Antonio Candido dans le cas de la littérature brésilienne, à l'architecture, sur la base du travail de Lucio Costa. Voir: ARANTES, Otília B. F. Lucio Costa e a 'boa causa' da arquitetura moderna. In: ______. Sentido da formação. Rio de Janeiro: Paz e Terra, 1997.

    4 COSTA, Lucio. Depoimento (1948). In: ______. Lucio Costa: registro de uma vivência. São Paulo: Empresa das Artes, 1995, p. 198.

    5 COSTA, Lucio. PS-1991. In: ______. op. cit. p. 116.

    6 Il s'agit de: GOODWIN, Philip. Brazil Builds - architecture new and old; 1652-1942. New York: MoMA, 1943; HITCHCOCK, Henry-Russel. Latin american architecture since 1945. New York: MoMA, 1955; MINDLIN, Henrique E. Modern architecture in Brazil. New York: Reinhold Publishing, 1956; BRUAND, Yves. Arquitetura contemporânea no Brasil. São Paulo: Perspectiva, 1981.

    7 COSTA, Lucio. Muita construção, alguma arquitetura e um milagre (1951). In: ______. op. cit. p. 170.

    8 COSTA, Lucio. Memória Descritiva do Plano Piloto (1957). In: ______. op. cit. p. 283.

    9 PEDROSA, Mário. Reflexões em torno da nova capital. In: AMARAL, Aracy (org.). Dos murais de Portinari aos espaços de Brasília. São Paulo: Perspectiva, 1981, p. 309.

Expositions

Sources de recherche

BRUAND, Yves. Arquitetura Contemporânea no Brasil. Tradução Ana M. Goldberger. 3. ed. São Paulo: Perspectiva, 1999. 398 p., il. p&b.

COSTA, Lucio. Lucio Costa: registro de uma vivência. 2.ed. São Paulo: Empresa das Artes, 1997. 613 p., il. color.

GUIMARAENS, Cêça de. Lucio Costa: um certo arquiteto em incerto e secular roteiro. Rio de Janeiro: Rio, 1996. 115 p. (Perfis do Rio, 4).

NOBRE, Ana Luiza (org.); KAMITA, João Masao (org.); LEONÍDIO, Otávio (org.). Um modo de ser moderno: Lúcio Costa e a crítica contemporânea. São Paulo: Cosac & Naify, 2004. 336 p., il. p&b.

PESSÔA, José (org.). Lucio Costa : documentos de trabalho. Rio de Janeiro: IPHAN, 1999. 325 p., il., p.b.

SEGAWA, Hugo. Arquiteturas no Brasil: 1900-1990. 2.ed. São Paulo: Edusp, 1999. 224 p., il. color.

WISNIK, Guilherme (org.). O Risco: Lucio Costa e a utopia moderna: depoimentos do filme de Geraldo Motta Filho. Rio de Janeiro: BangBang Filmes, 2003. 272 p., il. p&b. color.

WISNIK, Guilherme. Lucio Costa. Coordenação Célia Euvaldo. São Paulo: Cosac & Naify, 2001. 128 p., il. color. (Espaços da arte brasileira).